Archives départementales de l'Isère

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Une robe noire chez les Iroquois.

Présentation du texte : Archives départementales de l'Isère : D 7, fonds du collège de Jésuites de Grenoble : Correspondance.

Ce manuscrit original authentique signé par l'auteur est une relation rédigée par le père jésuite Jacques Bruyas, en janvier 1668. Les récits de missionnaires constituent l'une des principales sources d'informations sur les débuts de la colonisation française en Amérique du Nord. Ils permettent de reconstituer l'histoire de la Nouvelle-France, contiennent de nombreux renseignements sur les sociétés amérindiennes rencontrées et sur les conséquences économiques, culturelles, démographiques, religieuses de ces contacts.

Afin de faciliter la lecture, les accents et apostrophes ont été rétablis. La ponctuation a été enrichie et l'orthographe actualisée.

 

[F°1]

« De la mission de Saint François Xavieri, chez les Iroquois ce 31 janvier 1668.

Bon révérend père.

C’est pour satisfaire au désir de votre révérence et pour l’obliger de prier Dieu pour moi que je lui écris plutôt que parce que j'ai des choses considérables à lui dire. Les relations du Canada ont déjà tant parlé des Iroquois que tout ce que j'en pourrai écrire à l'avenir ne seront que de simples redites de ce qui a été expliqué bien au long par nos pères qui les ont connus devant moi : néanmoins, les redites ne vous seront pas pour être désagréables, et vous serez bien aise d’être confirmé de tout ce qu’ils ont dit par ma propre expérience. Et dans cette pensée j'envoie un petit abrégé de ce que j’ai pu remarquer depuis le peu de temps que je suis ici, touchant les mœurs, le naturel, la manière de vivre des Iroquois et le progrès de notre religion dans ces terres infidèles. Il n’est pas besoin de répéter ici ce que votre Révérence ne peut ignorer que les Iroquois sont distingués en cinq nations savoir :

Isonnontsamehronnons,exogschronnons,onnontagehronnons,onneiouteronnons,gomiegehronnons ; les deux derniers sont nommés inférieurs, pour les distinguer des trois autres, que l’on appelle Iroquois supérieurs tant parce qu’ils sont moins septentrionnaux que parce qu’ils habitent des lieux fort montueux, mais ils sont tous unis ensembles et ont les mêmes ennemis.

Nous avons une mission chez les Iroquois inférieurs. Je ne dirai rien du succès de celle d’Agniegeii où il y a deux Jésuites, la relation en instruira Votre Révérence. Je sais seulement qu’il y a eu une grande moisson, et que Dieu semble avoir voulu être glorifié davantage par ceux des Iroquois que l'on jugeait les [F° 1 verso] plus éloignés de nos mystères. Je ne parlerai que D'Onneiout éloigné de trente lieues de Ganniege et je dirai :

 

Primo, qu’il est situé au 44ème degré d’élévation sur une éminence d’où l'on pourrait découvrir bien du pays, si les bois qui l’environnent étaient désertés ; il n’y a point de rivière ni de lacs qu’à cinq lieues du bourg où il y a un lac long de douze lieues (et large de 2 lieues) lequel fournit du poisson à presque tous les Iroquois. Ce lieu est assez agréable quoiqu’il n'y ait rien de tout ce qui fait la beauté de vos maisons de campagne ; Si l'on prenait la peine d'y planter des vignes et des arbres, ils produiraient aussi bien qu’en France, mais le sauvage aime trop à courir pour l’obliger à les cultiver, ont y voit néanmoins des pommiers, pruniers, châtaigniers, noyers, mais tous ces fruits sont peu considérables et n’ont pas le goût de ceux de France sinon les noix et les châtaignes que je ne trouve nullement différentes des votres pour le goût. Il y a aussi des vignes qui portent des raisins assez bons et dont nos pères ont fait autrefois du vin pour la messe. Je crois que si on les taillait deux ans de suite les raisins seraient aussi bons que ceux de France ; les mûres et les fraises sont en si grande abondance que la terre en est toute couverte, l'on fait sécher des unes et des autres pour en assaisonner la saganitéiii au défaut du poisson. Voilà tout ce qu’il y a de rare dans ce pays, ceux qui l’habitent n’ont pas plus d’attraits, les Onneiouts ont eu jusqu'ici la réputation d'être les plus cruels de tous les Iroquois. En effet, ils nont jamais parlé de paix que depuis deux ans, et sont eux qui ont toujours fait la guerre aux Algonquins et Huronsiv. Les deux tiers de ce bourg sont composés de ces deux nations qui sont devenues Iroquoises d’humeur et d’inclination. Le naturel des Onneiouts est tout barbare, c'est à dire, cruel, couvert, fourbe et porté au sang et au carnage. La jeunesse est élevée et nourrie dans la guerre et ne voudrait jamais la paix si les vieillards qui ont quelque ordre sur elle ne lui obligeaient. S'ils n’ont point d’ennemis ils s’en font de nouveaux et la passion de tuer les hommes est si grande qu’ils font volontiers 30 lieues et davantage pour enlever une chevelure ; quelle disposition à [F°2]l’Evangile qui ne nous parle que de paix et dont l’esprit n’est que douceur et mansuétude mais ils ont d’autres empêchements et de plus grands obstacles à la foi. Parmi plusieurs j'en ai remarqué trois qui prévalent sur toutes les autres et qui sont communs à tous les Iroquois.

 

 

L’ivrognerie, le songe et l’impureté. Ils ne sont ivrognes que depuis qu’ils fréquentent les Français et les Hollandais, ceux là ne peuvent pas leur fournir de l’eau de vie tant à cause des défenses de nos gouverneurs que de la guerre qu’ils nous ont fait jusqu'ici, mais les Flamands leur en donnent autant qu'ils en peuvent porterv. Leur manie est si grande pour avoir de cette funeste boisson qu'ils ne plaignent pas de faire 200 lieues pour en emporter trois ou quatre pots dans leurs pays, et le mal est que quand ils ont bu, se sont des démons. L’été passé, quatre Onneiouts s’entretuèrent dans l'ivrognerie sans que cet accident ait rendu les autres plus sages. Il y a quelque temps qu’étant dans la chapelle, un ivrogne se présenta à la porte demandant où était la robe noire : « je la veux tuer disait-il, c'est un démon qui nous défend d’avoir plusieurs femmes », mais comme il vit la porte fermée, il s’en retourna hurlant comme un possédé. Ce n’est pas l’unique fois qu’ils m’ont cherché pour m’assommer mais Dieu m’a toujours conservé pour me donner comme j'espère une mort plus glorieuse, après que j’aurai fait pénitence de mes péchés pendant quelques années. Quand ils s’enivrent, souvent à dessein de tuer ceux à qui ils veulent mal, et pour lors tout est pardonné, vous n’avez point d’autre satisfaction sinon celle-ci : « que veux-tu que j’y fasse, je n’avait point d’esprit j’étais ivre ». voilà comment ils payent la mort d’un homme. Il n’y a parmi eux ni prison, ni gibet. Chacun vit à sa fantaisie et je m'étonne comment dans une si grande impunité ils ne se coupent la gorge tous les jours.

 

Le songe est un mal encore plus dangereux comme il est plus [F°2 verso] ancien, on a bien de la peine à le guérir, c’est la divinité du sauvage pour laquelle il n’a pas moins de respect que nous avons pour les choses les plus saintes. Tout ce qu'ils songent doit être accompli à moins que de s'attirer la haine de tous les parents du songeur et s'exposer à ressentir les effets de leur colère, c'est ce qui met souvent en peine un pauvre missionnaire, qui ne peut pas s’assurer un moment de sa vie, mais ils en tirent cet avantage qu'ils sont obligés d'être sur leurs gardes et de vivre comme s'ils devaient mourir tous les moments. Si j'étais plus intelligent de leur langue que je ne suisvi, je pourrais informer votre révérence plus au long de la nature de leurs songes, ce sera pour l'année suivante. Je me contenterai de lui écrire celle-ci ce que j'ai vu et non pas ce que j'ai entendu.

 

Enfin l’impureté triomphe si insolemment de tous nos sauvages qu'ils se glorifient même d'un crime qui fait rougir les plus sages. La polygamie introduite depuis tant de siècles parmi eux est un des plus grands obstacles qu'ils aient à la pureté du christianisme ; quand on leur dit qu'il y a des hommes et même des filles en France qui ne se marient jamais, cela leur parait si extraordinaire qu'ils ont de la peine à le croire, néanmoins dans une si grande et si universelle corruption, j'ai trouvé un bon néophyte qui a depuis trois ans qu'il est marié conservé la foi conjugale à sa femme quoiqu'il n’en ait aucun enfant. Je crois qu'il est l’unique. Il y a une aussi grande facilité à rompre les mariages qu'à les faire. Le mari quitte sa femme et la femme son mari quand il lui plait, ils gardent dans leur mariage la loi des juifs qui suscitabant semen patris sui. Pour les autres degrés de la parenté, ils les observent assez. C'est à mon avis le plus grand péché non seulement des Iroquois, mais de tous les sauvages et pour lequel je m'attends à soutenir de rudes combats. Voilà mon R[évérend]P[ère] ce qui empêche la foi de triompher en ce pays, ce sont là les trois grands ennemis de J[ésus] C[hrist] dont parle saint Jean [F° 3] concupiscentia carnis, concupiscentia oculorum et superbia vita. Le démon est l’ouvrier du songe, l'ivrognerie pour passer par le monde car c'est être brave parmi eux que de s’enivrer et les désordres de l'impureté n'expriment-ils pas parfaitement le troisième ennemi de l’homme ; je n'ai pas remarqué d’autres vices dans nos Iroquois ; ils ne savent ce que c'est de jurer, jamais je ne les ai vu mettre en colère même en des occasions où nos Français auraient fait cent serments. Leur vie pourrait être assez innocente s'ils étaient chrétiens, comme ils ne vivent que du jour à la journée, ils ne souhaitent pas beaucoup et tout leur désir se termine à avoir de quoi manger, c'est là le souverain bonheur du sauvage. Quand il y a de la viande fraiche il s’estime le plus heureux du monde. Et les femmes ne font presque autre chose tout l'hiver que d'aller prendre la chair des cerfs ou des orignaux que les hommes ont tués quelque fois à cinquante lieues du bourg ; on me demande souvent si l'on mange dans le Paradis, de l'orignal, de l'ours et je leur réponds que s'ils ont envie d’en manger leurs désirs seront satisfaits. Cette réponse me sert en beaucoup d’autres rencontres où ils font des demandes impertinentes, comme celui qui voulait savoir si l’on allait à la guerre dans le Ciel si l'on y tuait des hommes et si l’on enlevait des chevelures : « sans cela disait-il je ne croirais point ». Il fut content quand on lui dit : « si tu veux aller en guerre tu y iras et l 'on t'accordera tout ce que tu souhaiteras ».

Jugez par là de l'esprit des sauvages ; pour moi je les compare à nos paysans de France et je ne crois pas qu'ils soient plus spirituels, sinon quelques uns qui en verité me surprennent par leur réponse. Il est temps de dire à V[otre]R[révérence] les progrès de notre religion dans ce pays : elle peut juger qu'ils sont très petits, non seulement parce que j’ai déjà écrit des oppositions que les Iroquois ont à l'Evangile, mais encor(e) par la faiblesse de celui qui le leur annonce. Que peut faire un homme qui n’entend pas leur langue, et qui n'est pas entendu quand il parle ? Vere ex ore instantium perfecte laudem : je ne fait encor(e) que bégayer, néanmoins j'ai baptisé depuis 4 mois, 60 personnes parmi lesquelles il n'y a que quatre adultes baptisés [f°3 verso] in periculo mortis, tout le reste sont de petis enfants partie Hurons dont les parents sont déjà chrétiens depuis longtemps et partie Iroquois. La chapelle que l'on m'a bâtie est autant fréquentée que je pourrais le désirer et la constance à venir prier Dieu est admirable. Il est vrai que de tous ceux que j'ai baptisés il n'y en a point qui soient mariés, comme ils rompent si aisément leur mariage, je demande une plus longue épreuve d’eux que des autres. J’espère d'avoir dans trois mois un autre père avec moi, lequel entend parfaitement la langue, et qui fera plus dans une semaine que je n’ai fait dans six mois : d'ailleurs Dieu peut-être humiliera nos Onneiouts qui jusqu'ici ont toujours étés dans la prospérité et dans l’abondance ; La campagne de Messire de Tracyvii chez leurs voisins n'a pas peu servi à leur conversion, c’est ce que je demande tous les jours à N[otre]S[seigneur] par le moyen de Saint Xavierviii à qui j'ai dédié ma chapelle et dont cette mission portera le nom dorénavant : Je n'espère pas aussi un petit secours des enfants que j'ai baptisés lesquels sont morts après le baptême ; mais surtout j'ai grande confiance aux prières d'une bonne chrétienne morte depuis quatre mois avec toutes les marques d'une âme prédestinée.

Cette pauvre femme était malade il y a longtemps, d'une fièvre lente qui avait fait de son corps un squelette et un cadavre animé : ayant oüi parler à sa nièce de la prière et du bonheur des fidèles, elle m'invita à l'aller voir pour l’instruire plus amplement de ces vérités. C'est ce que je fis pendant un mois entier après lequel voyant que sa fièvre augmentait, je la baptisai avec une joie très sensible de son âme. Depuis son baptême, je n'ai point manqué de la visiter et de la faire prier Dieu jusqu' au jour de la fête des Saints auquel je m'aperçus que Dieu la voulait délivrer des misères qu'elle souffrait ; elle commença dès le soir du jour à perdre la parole, mais elle ne perdit pas l’amour quelle avait pour la prière, elle priait des yeux et des mains ne pouvant plus le faire de la langue. Enfin, le jour des morts, sur le tard, je retournai dans sa cabane et je trouvai que Dieu lui avait rendu la parole, je me servis de ce moment pour lui faire faire les actes ordinaires en cette rencontre apres lesquels elle demeura sans dire mot à cause des grandes douleurs quelle souffrait, [F°4] mais ayant pris mon crucifix et lui ayant dit :

« Agathe voilà celuy qui est mort pour te donner la vie, l'ayme-tu pas ? Veux-tu encore l'offenser? ».

Elle fit un dernier effort pour me dire distinctement :

« Non jamais, plus de péché, je t'aime Jésus, et t'aymeray toute ma vie ».

Et faisant signe d’approcher mon crucifix vers sa bouche, elle le baisa avec tant de dévotion que j'eue bien de la peine à ne pas donner quelques larmes à la vue d’un spectacle si tendre, et tout ensemble si nouveau dans une personne nourrie dans l'idolâtrie et dans l’ignorance de nos mystères, c'est ainsi qu'elle a continué de faire jusqu'au dernier soupir qu'elle a rendu entre les bras de Jésus mourant en croix et pour elle et pour nousix..

Voilà comme Dieu détrempe les amertumes de ma solitude et comme il adouçit toutes les difficultés qui se trouvent dans la vie Apostolique. J’avoue que cette seule victoire sur le démon, m'a donné un grand courage et un grand désir de mieux travailler que je n'ai fait ; J'estimerais bien toutes mes peines à venir de France bien recompensées quand je ne ferais rien autre à l'avenir : ah mon cher père que cette pensée est consolante, j'ai contribué au Salut d'une âme ! Quelle est puissante pour nous animer à tout faire et tout souffrir, pour sauver ce qui a tant coûté à J[ésus]C[hrist].

On m'écrit que le feu est dans le grand collège, et que plusieurs pressent instammant pour obtenir la mission du Canada : jamais l’occasion ne fut plus belle pour satisfaire leur zèle, la porte est maintenant ouverte chez tous les Iroquois, les Innontagehronnons, chez qui nos pères ont déjà demeuré deux années, descendent à Kebec pour les ramener dans leurs pays, les deux autres nations ne tarderont pas à suivre leur exemple, d'ailleur je suis assuré qu'il n'y a pas assez d'ouvriers à Kebec pour en fournir à tous ces peuples, à moins qu'il n’en soient venus cette année de France, ce que ne puis pas encore savoir, et partant il ne tiendra qu’à ces braves missionnaires, de nous venir au plutôt secourir, et animer notre zèle par le feu qui les consume. Mais ils agréeront que je les informe auparavant des dispositions que Dieu demande à ceux qu'il appelle surtout à la mission des Iroquois[F° 4verso].

Et que je leur dise qu'il faut être prêts tous les jours à mourir et porter son âme entre ses mains tous les moments de sa vie. Il n'y a point de feu à craindre tant que la paix durera, tout ce qui est à appréhender est d'être assomé par quelque étourdi : mais j'ose dire que la vie que l'on mène dans la comp(agnie) des barbares, est un martyr continuel, et que les feux des Iroquois seraient plus doux que les peines que l’on endure parmi eux. Il faut s'attendre à voir tous ses sens martyrisés tous les jours : la vue, par la fumée des cabanes, j’en ai presque perdu les yeux. L'oüie, par leurs cris importuns et leurs visions assomantes. L’odorat, par la puanteur qu'exhalent les cheveux huilés et graisseux des femmes et des hommes. Le sentiment, par un froid aussi rude qu'à Kebec, et enfin le goût par le manger fade et insipide des sauvages, duquel il suffit de dire que le plus friand et le plus délicat serait le rebus des chiens de France ; si la saganité est sans assaisonnement elle est sans goût, si elle est assaisonnée c'est une grande partie de l'année avec du poisson pourri et dont la seule odeur fait soulever le cœur dans les commencements. Voilà comme les sens sont ici caressés, je ne dis rien des mépris qu'il faut endurer, des railleries fréquentes auxquelles on s'expose quand on parle mal, de la peine et du dégoût qu’apporte l’étude d’une langue très difficile surtout à des personnes avancées en âge, il y a bien de la différence à méditer la mission du Canada à son oratoire, et se trouver dans l'exercice d'un missionnaire canadois.

 

Je ne dis pas ceci pour dégoûter ceux à qui Dieu a inspiré la pensée p(ou)r cette vie pénible et laborieuse, je me persuade au contraire qu'ils seront plus animés à en poursuivre l'exécution et qu'elle fournira une matière nouvelle à leur zèle. Et certes, pourquoi perdraient-ils courage en considérant que le plus chétif et le plus inepte qui fût dans la province, non seulement pour l'esprit mais encore pour le corps, ne laisse pas de subsister parmi toutes ces difficultés. Je dis bien plus, et il est vrai que ma santé n’a jamais été plus parfaite qu'elle est depuis mon arrivée à Onneiout et que je suis tellement accoutumé à la vie [F°5] iroquoise qu'elle m'est passée comme en nature. Je trouve la saganité non seulement bonne, elle m'est délicieuse : J’avoue que c'est une grâce de la vocation et j’attribue à la bonté de Dieu la facilité que j'ai eu à m'y accoutumer dès le premier jour que j’en goûtai ; Si Dieu a fait cette grâce à un si chétif personnage, pourquoi ne le ferait-il pas encore à ceux qu'il appellera au même emploi et à la même manière de vie : mais la principale chose que j'ai à leur dire est qu'ils ne doivent pas s'attendre de voir des milliers d'infidèles convertis, comme dans la mission de la Chine, du Jonquin. Et tous les Iroquois ensembles ne sont pas plus de 2000 hommes portant les armes : les outaouakts où l’on s'est établi il y a 2 ans sont plus nombreux dit-on, je n’en sais rien d’assuré : souvent on emploie une année à la conversion de cinq ou six familles et l’on ne croit pas d'avoir perdu son temps. Pour moi, je m'applique particulièrement à instruire les enfants, attendant d'être plus savant en la langue pour travailler à l’instruction des grands : mais quand on (ne)sauverait qu'une âme, ne faudrait-il pas aller jusqu'au bout du monde pour la chercher ? Je conseille à tous les prosélytes du Canada de lire souvent la lettre du livre des Epîtres de St François Xavier La [?] du deuxième livre et surtout de bien méditer la [?]du 3ème livre qui peut servir d’instruction, à tous ceux qui aspirent à la vie apostolique. V[ostre]R[révérence] et tous nos père qui liront ceci s'étonneront qu’un novice et un jeune missionnaire comme moi se mêle de donner des avis qu'il serait plus séant de laisser écrire à ceux qui ont blanchi dans cette profession, mais je n'ai écrit toutes ces choses que pour contenter plusieurs de nos pères qui m’ont surtout recommandé de leur écrire naïvement la vérité et de ne point déguiser mes nouvelles : d'ailleurs, je crois que votre révérend aura la bonté de ne lire ma lettre qu’en particulier à mes amis et qu'elle m'épargnera la honte que je recevrais tout éloigné que je suis, si on faisait encore prêcher au réfectoire comme on a fait il y a deux ans. On est exempt de sermon après ses études, et j'ai assez ennuyé nos pères de vive voix, sans que je continue à les ennuyer par mes lettres.

Il faut que j’ajoute encore ce mot d'édification : la nièce de cette bonne Iroquoise dont j'ai parlé ne cèdera pas à sa tante, j'ai su une chose d’elle qui est d’autant plus admirable quelle est fort rare dans la corruption universelle des sauvages. Jamais elle n’a violé la foi conjugale à [F°5verso]son mari quoiqu'on l'ait souvent sollicitée du contraire, et même qu'on lui ait jeté quelque sort pour la rendre stérile ; mais ni sa sterilité ni toutes les menaces qu'on lui a faites n’ont pu la détourner de son devoir. Il y a longtemps qu'elle me presse de la baptiser, c'est une conscience si délicate qu'elle n'ose rien faire sans me demander auparavant s'il y a du mal ou si Dieu le défend. Celui dont j'ai parlé ci-dessus, lequel a été si fidèle à sa femme n’est pas Onneioutronnon mais il demeure à gagniege. Voilà mon R[évérend]P[ère] tout ce que je puis écrire à V[ostre]R[évérence] . Si Dieu me fait la grâce de parler Iroquois j'espère de lui fournir tous les ans de quoi s’entretenir avec ses amis, je la supplie de m'obtenir de sa bonté l'intelligence d’une langue qui m’est si nécessaire, je prie tous ceux à qui votre révérence lira cette lettre de demander à Dieu la même grâce. Ils n’oublieront pas aussi nos pauvres Iroquois, ils sont faits pour le Ciel, et ils n’ont pas moins coûté à J[ésus]C[hrist] que nous. Il peut les changer en un moment et faire des enfants d'Abraham de ces anthropophages. V[ostre]R[évérence] avancera ce moment par ses prières, mais ce que je lui demande sur toutes choses est de se souvenir quelquefois de ce pauvre solitaire abandonné dans une terre ingrate et barbare et exposé à la fureur des peuples sans foi et sans miséricorde que je ne mette point d'obstacle à leur conversion ni aux desseins que Dieu a sur moi. Je l'embrasse de tout mon cœur dans le cœur de J[ésus]C[hrist] et je suis,

Mon révérend père,

Son très humble et très obéissant serviteur en N[ostre]S[eigneur] J. BRUYAS."

 

 

 

 

 

 

L’établissement des Français en Amérique du Nord : Explorer, coloniser, évangéliser.

L’Atlantique nord est depuis le XVIe siècle fréquenté par des Basques, des Bretons, des Normands qui pêchent la morue, chassent la baleine et aménagent sur les rivages de ces Terres Neuves des installations temporaires pour le séchage du poisson. Ces pêcheurs entrent en contact avec les Amérindiens et mettent en place le commerce des peaux et des fourrures.

La découverte des territoires de la Nouvelle-France se fait en plusieurs étapes. Grâce aux voyages de Giovanni da Verrazzano et de Jacques Cartier (1534-1536), Terre-Neuve et les îles, les côtes acadiennes et les affluents du Saint-Laurent sont progressivement reconnus. Durant le XVIIe siècle, les explorations permettent de parvenir dans la région des Grands Lacs. Les premières implantations durables ont lieu à partir de 1604, Samuel de Champlain fonde Québec en 1608 et le cardinal de Richelieu initie en 1627 une timide politique coloniale. La multiplication des contrats d’engagement favorise cependant l’émigration d’hommes de métier, de femmes, mais aussi de religieux.

Du golfe du Mexique à l’Arctique, l’Amérique du Nord devient l’enjeu de rivalités entre la France et l’Angleterre. Au fil des guerres, déclenchées en Europe mais qui se prolongent sur le nouveau monde, la Nouvelle-France s’agrandit d’abord jusqu’aux trois quarts du continent puis, avec le traité d’Utrecht en 1713, elle perd l’Acadie, Terre-Neuve et la baie d’Hudson. Les colonies sont définitivement démantelées lors du traité de Paris, en 1763.

Exploration et évangélisation sont étroitement liées. Des missionnaires accompagnent les découvreurs et les marchands de fourrures, ils peuvent même se révéler à l'occasion d’excellents explorateurs. Leurs relations de voyage, comme la lettre du père Bruyas qui est présentée ici, renferment des mentions géographiques et ethnographiques détaillées des régions traversées: description des lieux, du climat, des ressources naturelles, du mode de vie des Amérindiens et des progrès de leur évangélisation.

Les débuts de la colonisation de la Nouvelle-France coïncident avec le renouveau spirituel du catholicisme français de la première moitié du XVIIe siècle. Les fondateurs, aussi bien laïcs que religieux, y voient l'opportunité d'implanter une pratique religieuse fidèle à l’esprit de la réforme catholique. Les religieux et religieuses œuvrent tout d'abord auprès de la population française. Plusieurs communautés s’établissent en Nouvelle-France dès les premières décennies, fondant des maisons d’enseignement, des hôpitaux et des hospices. En juin 1659, François de Montmorency-Laval arrive comme vicaire apostolique à Québec où il fonde un séminaire en 1663 pour la formation des prêtres et devient, en 1674, le premier évêque de la Nouvelle-France. À partir de cette période, l’Église établit des structures paroissiales pour répondre aux besoins d'une population croissante. Le récit du père Bruyas témoigne de ce temps d'organisation et de construction des communautés.

Mais dans ces colonies habitées par un petit nombre de Français, l’Église est aussi missionnaire, tournée vers les Amérindiens dont elle s’efforce de comprendre la langue et la spiritualité pour mieux pénétrer les coeurs et les convertir. Dans les années 1630 et 1640, les jésuites exercent leur apostolat en Huronie, dans la région des Grands Lacs. Partenaires commerciaux privilégiés des Français, les Hurons sont leurs principaux fournisseurs de fourrures. Les deux parties ont également une alliance militaire contre les Iroquois, ennemis héréditaires des Hurons. Afin de s'emparer de leur florissant commerce, les Iroquois anéantissent les villages hurons et les missions jésuites au cours de la décennie 1640.

L'évangélisation se révèle difficile, les résultats escomptés tardent : chaque conversion, toute modification dans le comportement (tempérance, respect de la monogamie) est vécue comme une victoire, mais cache mal les déceptions du père Bruyas. Les religieux effectuent l'évangélisation de ceux qu'ils appellent « sauvages » en établissant des missions, soit au cœur des territoires des différentes nations, soit auprès des habitations françaises. La première d'entre elles est créée par les Jésuites à Sillery près de Québec en 1637. Établie à proximité de Montréal par les Sulpiciens, la mission de La Montagne ressemble, en 1694, à un petit domaine à l'européenne où vivent environ 220 Indiens. Dans ces communautés, les indiens baptisés doivent servir d'intermédiaires et d'exemples pour les autres. C'est dans ce type de mission que l'assimilation des Amérindiens au mode de vie français se révèle la plus efficace, mais les succès de l'apostolat sont cependant minimes proportionnellement aux efforts déployés.

 

Les Amérindiens vus par un jésuite français.


Les Hurons et les Iroquois, peuplent le bassin des Grands Lacs. Semi-sédentaires, ils pratiquent l’agriculture, la pêche et la chasse en commun. Dès leur rencontre avec les Européens, les Amérindiens fournissent des peaux et des fourrures en échange d'armes et d'alcool. Ils prennent aussi une part active aux conflits opposant Français et Anglais en Amérique du Nord. La venue des immigrants de plus en plus nombreux, qu’accompagnent l’évangélisation, les tentatives d’acculturation, mais aussi les massacres et les maladies apportées d’Europe, bouleversent profondément le mode de vie des Amérindiens. Leur culture étant orale, il est difficile d’y accéder, et faute de témoignage direct il faut souvent se contenter du récit des missionnaires et des explorateurs dont la justesse des observations est toujours empreinte de préjugés.

Le terme Iroquois désigne une communauté de langue et une confédération de cinq « nations » habitant dans la partie nord de l'actuel Etat de New York, au sud est du lac Ontario : les Sénécas (peuple de la grande colline) à l'Ouest, les Cayugas (le peuple de la terre), les Oneidas (le peuple de la pierre), les Onondagas (le peuple de la montagne) et les Mohawks (le peuple du silex) à l'Est. Leur alliance politique est désignée par la métaphore de « la maison longue ». Ces populations sont estimées au début du XVIIe siècle de 10 000 à 15 000 personnes. Dans sa lettre, le père Bruyas parle de 2000 hommes portant les armes, et même s'il est difficile d'extrapoler à partir de cette estimation, on peut avancer l'idée que l'arrivée des Européens n'a pas favorisé l'essor démographique des peuples indigènes.

Les Européens découvrent des modes de vie très différents des leurs, dans des villages comptant plusieurs clans, où la notion de propriété privée n'existe pas. L'organisation des lignages est fondée sur la famille élargie vivant dans une « grande maison », sur la polygamie et sur la facilité de rupture des liens conjugaux. La femme bénéficie semble-t-il d'un statut respecté. Elle assiste aux réunions de clans, désigne les hommes chargés de représenter le clan aux conseils de tribu. Ces quelques aspects sont très éloignés des valeurs européennes que les colons et les évangélisateurs apportèrent avec eux. Le père Bruyas semble vraiment décontenancé face à l'absence d'autorités répressives (« Il n’y a parmy eux ny prison ny gibet. Chascun vit à sa fantaisie et je mestonne comme dans une si grande impunité ils ne se coupent la gorge tous les jours. ») ou encore la polygamie (« Il y a une aussy grande facilité a rompre les mariages qua les faire, le mary quitte sa femme et la femme son mary quand il luy plait »).

Le portrait de ces autochtones que nous présente Jacques Bruyas est en grande partie effrayante : « Le naturel des Onneist est tout barbare, cest adire, cruel, couvert, fourbe et porté au sang et au carnage », « la passion de tuer les hommes est si grande qu’ils font volontiers 30 lieues et davantage pour enlever une chevelure ») : pour ce dernier trait de caractère, il faut savoir que le missionaire reprend contact avec des populations qui ont été en guerre durant plusieurs années contre les Hurons et les Français. Jacques Bruyas est même indisposé par les odeurs de ces étranges humains (« la puanteur quexalent les cheveux huilés et graisseux des femmes et des hommes »).

Dans le même texte, lepère jésuite revient sur l'innocence de ces « sauvages », incapables de jurer, ou de se mettre en colère, se contentant de peu (« ils ne souhaitent pas beaucoup et tout leur desir se termine a avoir de quoy manger, cest la le souverain bonheur du sauvage »). Les Européens sont partagés entre l'image du bon sauvage vertueux et pur, et celle de barbres qu'il faut civiliser et amener à la douceur de l'Evangile ( le plus souvent par les armes : l'expédition du régiment de Carignan en atteste). La fin de la lettre présentée ici résume ce sentiment (« Ils n’oublieront pas aussy nos pauvres Iroquois, ils sont faicts pour le ciel, et ils n’ont pas moins cousté a J[ésus]C[hrist] que nous il peut les changer en un moment et faire des enfants dabraham de ces anthropophages »).

 

Les Européens découvrent chez les Amérindiens une spiritualité riche et complexe. Ceux-ci croient à l'existence d'un être supérieur. Les Iroquois le nomment celui à qui tout appartient, et les Outaouais l'esprit maître de la vie. Presque tous les autochtones partagent la croyance du déluge, cette inondation universelle où tous les hommes perdirent la vie sauf un ancien de chaque nation qui se sauva avec sa famille et quelques animaux parce qu'il eut l'esprit de faire faire un grand canot. Dès qu'il peut se servir d'un arc et de flèches, le jeune garçon est soumis à un rite initiatique visant à le mettre en contact avec le manitou (l'esprit) qui le guidera et le protègera toute sa vie. Le jeûne tient une place importante dans les pratiques rituelles; il provoque le rêve où l'esprit se révèle sous la figure d'un animal. Le père Bruyas semble instruit de ces faits lorsqu'il dénonce le « songe » comme obstacle majeur à l'évangélisation, avec l'impureté, c'est à dire la polygamie, et l'alcoolisme qu'il associe au songe. En effet, l'alcool était considéré par les Indiens comme un moyen d'entrer en communication avec les esprits.

 

Depuis Christophe Colomb, la description du nouveau monde semble reduite à un certain nombres de lieux communs que reprend le père jésuite. La nature est généreuse (« Ce lieu est assez agréable quoyqu’il ny ait rien de tout ce qui faict la beauté de vos maisons de campagne ; Si lon prenoit la peine dy planter des vignes et des arbres, ils produiroient aussi bien qu’en France, mais le sauvage ayme trop à courir pour l’obliger à les cultiver »), pour peu qu'un travail opiniâtre l'oblige à produire des fruits, mais les Indiens ont l'esprit ailleurs...

Guerres iroquoises.

Le texte de Jacques Bruyas fait plusieurs fois référence aux conflits qui ont déchiré les nations indiennes. Les guerres iroquoises opposent au XVIIe siècle la confédération des cinq nations, les Français et leurs alliés. Grâce au commerce des peaux de castor, les Iroquois se procurent des armes à feu et agressent régulièrement, dans les années 1630-1640, leurs voisins Montagnais, Algonquins, Hurons qui se placent sous la protection française. Les rives du Saint Laurent sont parsemées de places fortes. Les Senecas dispersent et massacrent les Hurons dans les années 1640, puis ils s'attaquent aux Mohicans. Les colons de nouvelle France sont aussi la cible des raids iroquois. Les Français sont peu nombreux, et le climat d'insécurité met en péril les progrès de l'évangélisation.

Devant la faiblesse et la vulnérabilité persistantes de sa colonie, Louis XIV décide de lui apporter le support de son armée. C'est un régiment tout entier, composé de 1300 hommes, celui de Carignan-Salières, qui débarque à Québec en 1665. Il fallut une véritable expédition militaire pour venir à bout de ces ennemis qui finirent par accepter des traités de paix en 1666. Après avoir réussi à maîtriser l'ennemi, les membres du régiment sont encouragés à rester au pays, ce que fait un tiers d'entre eux. Ils contribuent ainsi à accroître la population et exercent divers métiers, tout en demeurant à la disposition des autorités en cas de conflit. Les colons français peuvent vivre en sécurité pendant quelques années, et les missionnaires peuvent entreprendre une évangélisation de ce peuple farouche.

Ces guerres ont eu pour conséquences la dispersion des peuples voisins des Iroquois, le regroupement autour de bourgs ou de missions de personnes appartenant à des peuples différents et de profondes modifications dans les structures sociales des communautés indiennes. Les incursions reprirent dans les années 1680, au fur et à mesure de l'avancée des colons, jusqu'à la paix de Montréal de 1701. Au XVIIIe siècle, les conflits européens eurent des prolongements dans les colonies américaines ( guerre de succession d'Espagne , 1702-1713, guerre de succession d'Autriche, 1739-1748, et enfin guerre de Sept Ans, 1756-1763) : les Indiens prirent part aux conflits opposants les colons entre eux. Si les Hurons et Algonquins demeurèrent fidèles à leur alliance avec les Français, les Iroquois prirent le parti anglais.

 

 

 

 

Les missions jésuites en pays iroquois.

A partir de 1625, les frères de la Compagnie de Jésus s'installent à Quebec. Les premiers jésuites pénètrent dans le pays iroquois dès 1642. En avril 1657, ils reçoivent des terres sur la rive sud du Saint-Laurent à l'entrée du pays iroquois. Ces terres s'appelaient la Prairie-de-la-Madeleine. Mais ce n'est qu'en 1667, lorsque fut signée avec les Iroquois la paix mettant un terme à vingt-six ans de guerres et de massacres, que les Jésuites purent ouvrir une mission à la Prairie. Le texte des traités rend compte de la « volonté » des ambassadeurs indiens d'accueillir des Pères Jésuites : « Que conformément à leurs désirs (...), il leur sera accordé deux robes noires, c'est à dire deux Pères Jésuites, l'un desquels sera successeur des charitables soins que le feu Père le Moyne a pris de leur instruction » (traités de paix de 1666, bibliothèque du Congrès des Etats-Unis). Les Cinq Nations iroquoises, à savoir les Agniers (plus tard appelés Mohawks), les Onneiouts, les Onnontaguès, les Goyogouins et les Tsonnontouans, formaient une confédération qui occupait les territoires situés au sud de Montréal, à l'est et au sud-est du lac Ontario.

Les Archives de la Gironde conservent un manuscrit illustré de dix dessins dont l'auteur, le père Claude Chauchetière, est un missionnaire jésuite qui est resté au Canada de 1677 à 1709. Ce manuscrit a pour titre «Narration annuelle de la mission du Sault depuis sa fondation jusques à l'an 1686» et en retrace l'histoire.

Le père Raffeix quitte Québec à l'automne 1667 et remontant le Saint-Laurent, va reconnaître les terres de la Prairie; il fit commencer les défrichements, de façon à accueillir et à installer les premiers Indiens. Il accueille des Iroquois issus de différentes nations et un Huron déjà baptisé, adopté par des Iroquois onneiouts après la destruction de la Huronie. Les guerre indiennes ont visiblement profondément bouleversé les sociétés amérindiennes. Dès sa création la mission Saint-François-Xavier rassemblait des Indiens de nations différentes: celles-ci étaient au nombre de douze environ vers 1686.

Le père Jacques Bruyas (né à lyon le 13 juillet 1635, mort à la mission Saint François -Xavier le 15 juin 1712) arriva à Quebec en Août 1666 et fut envoyé chez les Iroquois Onneiouts. Après 5ans passés chez, eux, Le Père Bruyas devient le supérieur de la mission des Agniers au Sault-Saint Louis. Entre 1693 et 1698, il est supérieur de la mission canadienne à Quebec, puis il retourna à la mission Saint François -Xavier qui s'était depuis encore déplacée. Ce linguiste a laissé une grammaire de la langue iroquoise (Radices verborum iroquaerum), ainsi qu'un livre de prière dans cette langue.

Les Jésuites utilisent différentes méthodes pour convertir les Amérindiens : Apprentissage de la langue, exploitation de la peur et des signes « néfastes », sédentarisation et regroupement des populations, ou missions mobiles pour suivre les nomades, création de pensionnats pour les jeunes.

 

Les relations ou autres lettres avaient un rôle important à jouer, susciter de nouvelles vocations, (laïques pour gonfler les effectifs dans les colonies de peuplement, religieuses pour augmenter le nombre de missionaires), mais aussi obtenir le soutien financier des « grands » du royaume. Il s'agit de vanter les efforts déployés pour convertir les populations autochtones. Edifiantes, ces lettres insistent sur la tenacité et la foi, le courage des missionaires en terres « sauvages », sur la bonté des indigènes convertis, sauvés et reconnaissants, mais qui doivent affronter l'hostilité de leur entourage. Il s'agit de faire apparaître ce qui est interprêté commes des interventions divines en faveur de la mission, dans ce combat qui oppose le Bien et le Mal. Ce document relève d'un véritable genre, qui obéit à ses règles.

La plupart de ces textes ont été publiés dès le XVIIe siècle. Les lettres pouvaient être lues dans les collèges de Jésuites, ce qui explique la présence de celle de Jacques Bruyas dans les archives départementales de l'Isère.

 

Bibliographie :

ROCHEMONTEIX (Camille de), S.J., Les Jésuites et la Nouvelle-France au XVIIe siècle, Paris, 1895-1897, 3 vol.

CHARLEVOIX Père F. X., Histoire et description générale de la Nouvelle France, Paris, P.F. Giffart, 1744, BF, NUMM 109 494

CHAUCHETIERE (Père Claude de) , Narration de la mission du Sault depuis sa fondation jusqu’en 1686. Bordeaux, archives départementales de la Gironde, 1984, 64 pages.

DALBON Claude, Relation de ce qui s'est passé de plus remarquable aux missions des P de la Compagnie de Jésus, en la Nouvelle France, 1671-1672, Paris, 1673, BNF, NUMM 214 104.

ZINN H., Histoire populaire des Etats-Unis, Agone, 2004.

Sites internet :

http://www.culture.gouv.fr/culture/nllefce/fr/sault/indexsa.htm

http://www.archivescanadafrance.org/francais/accueil.html

www.biographi.ca

Pistes de travail avec les élèves :

Insertion dans les programmes de cinquième :

Histoire : Troisième partie : La naissance des temps modernes. Chapitre II : L'Europe à la découverte du monde.

Français : les récits de voyage, en liaison avec les grandes découvertes. Les lectures se font en relation avec le programme d'histoire.

 

Programme de quatrième :

Histoire : Chapitre I : présentation de l'Europe moderne.

 

Programme de seconde :

Histoire : Humanisme et Renaissance ; une nouvelle vision de l'homme et du monde.

 

Il peut être intéressant de travailler avec le professeur de Français sur le thème du récit de voyage.

 

Présentation du document :

Sous quelle forme se présente le texte?

De quand date le document? A cette époque, qui est le roi de France?

Qui est l'auteur, quelle est sa fonction? A qui s'adresse-t-il?

D'après la fin du texte à quel usage est destiné ce récit?

 

L’image du « sauvage » :

 

Quels adjectifs qualificatifs emploie-t-il? Sont-ils plutôt péjoratifs ou mélioratifs?

Quels défauts voit-il en eux?

Quelles qualités? Habituellement ces qualités sont attribuées à quel catégorie d'individus?

Quels renseignements le père Bruyas donne-t-il sur les moeurs de cette population (habitat, alimentation, traditions, croyances etc.)?

Synthèses : Comment les Amérindiens sont-ils décrits par le père Bruyas? Cherche-t-il à les dépeindre tels qu'ils sont ou en fonction de préjugés? Argumentez votre réponse.

 

La situation des Jésuites en terre indienne au XVIIème siècle :

- Quels éléments nous donne-t-il sur l'implantation des pères jésuites? Quelles sont leurs difficultés? Quelle est leur principale activité? Comment l'auteur rend-il compte de l'expédition du régiment de Carignan?

Comment est décrit le pays?

Citez la phrase qui vous paraît le mieux refléter l'image qu'il a de ce pays et de la façon de le mettre en valeur.

A la fin du texte, quels arguments utilise l'auteur pour inciter d'autres Jésuites à venir au Canada?

 

Mission évangélisatrice :

Contre quels « défauts » lutte-t-il ?

Quels sont les obstacles rencontrés dans sa mission ?

De quels « succès » l'auteur se réjouit-il?

D'après vous, quel est le rôle du récit de la mort de l'indienne?

D'après le texte, qu'est-ce qui motive le père Bruyas à entreprendre une telle mission?

Quels sont les effets de la colonisation sur les populations indiennes?

 

NOTES

 

iIl s'agit de la mission St François Xavier auprès des Onneiouts. Jacques bruyas évoque plus loin dans son manuscrit la mission d'Onneiout, éloignée de trente lieux de celle d'Agnier. Le Père Bruyas y est arrivé depuis peu avec le Père Garnier (Charlevoix, 1744, p.398).

iiAgniège, Gagniège, La mission jésuite auprès des Agniers, peuple Iroquois, vit naître plus tard les missions de Sault St Louis et de la montagne (Charlevoix, 1744, p. 403).

iii Saganité : mélange de farine de maïs, d'huile, de poissons, de graisse et de fruits rouges.

ivLe texte des traités de paix entre le roi de France et les tribus « Tsonnonton (mai 1666), « Onneit » (juillet 1666) et Onnontague (décembre 1666) peut être consulté sur le site Internet de la bibliothèque du Congrès des Etats-Unis.

vLes Hollandais fondent Fort Orange (Albany)en 1613 et colonisent la vallée de l'Hudson. En 1626, sur l'île de Manhatte, est fondée New Amsterdam. L'établissement devient anglais en 1664 sous le nom de New York.

vi Le père est arrivé depuis peu. Il ne connaît pas encore la langue mais il devint au fil des années passées en compagnie des Iroquois, un linguiste reconnu. Il rédigea une grammaire iroquoise et un livre de prières dans cette même langue.

vii Commandant du régiment de Carignan-Salières. Campagne de 1665-66.

viiiLe patron des missionnaires jésuites le plus grand saint de l'ordre après Ignace de Loyola.

ixLe récit de cette conversion in articulo mortis est contradictoire avec le fait que le père Bruyas ne connaît pas la langue iroquoise, à moins qu’il ne s’agisse d’une femme comprenant le Français, donc déjà acculturée.